20 juin 1966, en URSS: de Gaulle appelait à une politique européenne non atlantiste

Ce 20 juin marque le 53e anniversaire de la visite officielle du Général de Gaulle à Moscou. Dans la lignée de celle de 1944, qui lui permit d’obtenir de Staline que la France ait sa place à la table des pays vainqueurs, la visite de 1966 servit les intérêts français et soviétiques, comme le rappelle à Sputnik l’historien Alexandre Jevakhoff.

Il y a tout juste 53 ans, le 20 juin 1966, Charles de Gaulle posait le pied sur le tarmac de l’aéroport moscovite de Vnukovo, où il était attendu par Nicolaï Podgorny, Président du Praesidium du Soviet Suprême, ainsi qu’Andreï Gromyko et Alexis Kossyguine, respectivement ministre des Affaires étrangères et président du Conseil des ministres de l’Union soviétique.

Une visite d’État qui intervient dans un contexte de tensions ravivées entre Soviétiques et Américains, notamment depuis que ces derniers se sont jetés, deux ans auparavant, dans le bourbier vietnamien. De son côté, la France venait quelques mois plus tôt de se retirer du commandement intégré de l’Otan.

Au menu de ce voyage de onze jours: coopération économique, culturelle et scientifique entre Paris et Moscou. Onze jours, soit le plus long déplacement de Charles de Gaulle dans un État étranger, comparable par sa durée à son premier déplacement à Moscou– dans un contexte fort différent– à l’hiver 1944, où celui qui était alors chef du gouvernement transitoire avait obtenu de Staline que la France soit à la table des vainqueurs, dans la future Organisation des Nations Unies.

«À partir du moment où Charles de Gaulle est réélu, il prend un certain nombre d’initiatives diplomatiques nouvelles […] donc le fait d’aller en visite officielle en URSS trouve sa place dans cette volonté du Général de Gaulle de donner à la France une politique internationale particulière, certains diront de grandeur,» commente Alexandre Jevakhoff.

Historien, auteur de plusieurs ouvrages dont La guerre civile russe (Éd Perrin, 2017), il revient au micro de Sputnik sur cette visite d’État, qui intervient six mois après les élections présidentielles de 1965. Un déplacement au cœur du bloc de l’Est d’un Président français en réponse à l’invitation que lui avait adressée Nikita Khrouchtchev, Président du conseil des ministres de l’Union soviétique, lors de sa visite en France au printemps 1960.

«Pour diverses raisons –notamment l’affaire des missiles de Cuba, de Gaulle l’avait décalé et c’est donc en juin 1966 que l’invitation de Khrouchtchev est mise en œuvre, si ce n’est que Khrouchtchev n’est plus là, il a été remplacé par un trio qui finalement sera celui du gouvernement de Brejnev.» ajoute notre intervenant.

Sputnik: Quels étaient les enjeux pour le général de Gaulle de ce déplacement à Moscou en 1966?

Alexandre Jevakhoff: «Premier point: montrer que la France est capable d’avoir une politique internationale ni soumise aux visions américaines, ni même cadrée par un certain nombre d’éléments européens. C’est donc une politique indépendante, indépendante des deux blocs. Deuxième point: c’est l’idée de dire que l’on est dans une nouvelle phase de la Guerre froide, qui est devenue la coexistence pacifique, comme d’ailleurs Khrouchtchev l’a admis en son temps et Brejnev également.

L’objectif de De Gaulle, c’est de faire en sorte qu’un pays comme la France puisse établir une nouvelle forme de relations avec le bloc socialiste, pouvant aboutir à la Détente, selon la formule que de Gaulle avait mis en œuvre depuis les années 50, qui est donc l’Europe “de l’Atlantique à l’Oural”, le fait de dépasser la vision des blocs, de dépasser une politique européenne soumise à la vision atlantiste et de montrer qu’il était capable d’établir de nouveaux ponts entre la France et l’URSS dans le domaine économique, scientifique, technique et au-delà peut être diplomatique et politique.»

Sputnik: En somme, vous voulez dire une volonté de De Gaulle de faire un geste en direction du bloc de l’Est?

Alexandre Jevakhoff: «Au moment de la Crise de Cuba, de Gaulle n’avait pas donné la moindre illusion à qui que ce soit, il avait dit que si on arrivait à une phase d’hostilité, la France choisirait son camp, qui était le camp des États-Unis. Mais, à partir ce moment-là, ayant posé exactement les termes du débat entre le contexte militaire et les autres éléments du contexte international, de Gaulle voulait montrer que la France –et derrière lui l’Europe– pouvait avoir une autre politique que strictement atlantiste et que la France avait son rôle tout particulier à mener, parce que la France était la France, parce que de Gaulle était de Gaulle.»

Sputnik: Quels étaient les enjeux de cette visite pour Moscou, du côté des Soviétiques donc?

Alexandre Jevakhoff: «Du côté du gouvernement soviétique, il était évident que pour eux c’est également intéressant, non pas de trouver une faille dans le bloc occidental, mais d’établir des ponts avec un partenariat plus imaginatif –ou plus différent– que le partenaire américain. D’autant plus qu’eux aussi avaient des intérêts économiques à construire un partenariat avec la France, ou derrière avec l’Allemagne fédérale ou l’Angleterre. Donc même si les objectifs n’étaient pas exactement les mêmes, les deux parties, c’est-à-dire Paris et Moscou, avaient intérêt à montrer que quelque chose pouvait se construire.»

Sputnik: Comment fut perçue à l’époque cette visite, de part et d’autre du «Rideau de fer»?

Alexandre Jevakhoff: «De Gaulle visite non seulement Moscou, mais aussi Leningrad, Kiev, Novossibirsk, où il assiste au lancement d’un engin spatial. Donc du côté soviétique, les choses avaient été faites absolument remarquablement et du côté français, l’objectif, très clairement, était que les choses se passent au mieux. Il y avait donc une couverture médiatique […] très importante. Pour les deux parties, là aussi, la mise en œuvre de cet objectif était réussie, puisque le programme s’est très bien déroulé. De Gaulle a fait ses habituelles citations en Russe, d’autant plus que son interprète était le Prince Andronikov, qui était lui-même d’origine russe, donc tout ceci était fait dans les meilleures conditions.

Le but était atteint. Simplement, il ne faut pas oublier que nous sommes à l’été 66 et que deux ans plus tard, nous aurons l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Armée rouge et donc là, d’aucuns se demanderont si la politique tentée par De Gaulle est un échec ou une réussite. Mais au moment de juin 1966, indubitablement c’est une réussite!»

Sputnik: Qu’en est-il de la perception de nos partenaires anglo-saxons? En effet, la concomitance entre cette visite d’État à Moscou et le retrait de la France du commandement intégré de l’Otan poussera certains observateurs à évoquer un «gage» adressé à Moscou à propos de cette visite.

Alexandre Jevakhoff: «Il est clair que depuis les années 1940, les Américains et, dans une moindre mesure les Britanniques, savent que de Gaulle est un être particulier et qu’il faut le traiter comme tel. Plus Charles de Gaulle prend d’initiatives, plus les gens qui, à Washington ou même à Londres, ont une vision un peu étroite des choses, ont l’impression que de Gaulle est franchement un Français totalement incorrigible. Il n’en reste pas moins que, même dans les milieux diplomatiques et militaires américains, les gens ont depuis longtemps compris que ce n’était pas la peine de faire faire à De Gaulle ce qu’il ne voulait pas, a fortiori à partir du moment où de Gaulle est réélu Président de la République.

Ce qui va beaucoup plus ennuyer les Américains, c’est moins la visite de De Gaulle en URSS que le discours de Phnom Penh en septembre 1966, donc trois mois après. Il va à Phnom Penh, au Cambodge –c’est-à-dire en pleine Asie du Sud-Est, quasiment là où se passe la guerre du Vietnam– et là, de Gaulle donne une leçon aux Américains sur ce qu’ils ne doivent pas faire au Vietnam. Je dirais que, pour les Américains, Phnom Penh est beaucoup plus gênant que la visite en URSS de De Gaulle.»

Sputnik: Concrètement, quelles furent les retombées de cette visite officielle de De Gaulle en URSS?

Alexandre Jevakhoff: «Les relations économiques, scientifiques et techniques se sont amplifiées, mais elles avaient déjà été très bien lancées, notamment dans le domaine de la coopération spatiale, après la visite de Khrouchtchev. On n’est pas là dans une rupture, on est plutôt dans une continuité amplifiée. Mais ce qui va changer la donne, ce sont les évènements de Prague à l’été 1968, où là on va casser, d’autant plus qu’après le référendum de 1969, que de Gaulle perd, il quitte le pouvoir. On entre dans une nouvelle phase, y compris du côté soviétique et du côté américain et Pompidou –quelles que soient ses qualités qui sont encore aujourd’hui à juste titre célébrées– n’a pas la même stature que le Général de Gaulle et donc les relations américano-soviétiques vont l’emporter sur les tentatives françaises d’établir des passerelles particulières avec le bloc soviétique.»

Sourcefr.sputniknews.com

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