« La société multiculturelle est de plus en plus synonyme de société multiconflictuelle »

Seize ans avant les journalistes du Monde, l’historien Georges Bensoussan dénonçait l’islamisation de certains quartiers de la nation dans Les Territoires perdus de la République. Dans un entretien accordé à Causeur, il confirme ses observations et rejette les procès en « idéologie » qui lui sont faits par ces médias qui dressent pourtant le même constat…

Causeur. Dans votre discours de réception du Prix national de la Laïcité, vous évoquez avec émotion et reconnaissance le souvenir de vos deux instituteurs de l’école primaire du boulevard de Belleville où vous êtes arrivé dans les dernières années de la guerre d’Algérie. Vous désignez cette école comme la « matrice morale » où une « laïcité en actes signifiait l’intégration dans le creuset de la Grande Nation de 1794 et de la République ». Quel est l’état de cette « matrice morale » ? La laïcité et l’intégration ne sont-elles pas devenues des notions quasi suspectes ? Est-il encore permis de lier la notion de République et celle de nation quand celle-ci ne cesse d’être accusée de tous les maux par le président qui pourtant la représente ?

Georges Bensoussan. C’était une matrice morale parce que nous faisions alors société. La domination de l’impératif économique n’avait pas encore marchandisé totalement la vie, gelé pour partie les relations humaines dans « les eaux froides du calcul égoïste » (Marx), ni mué toute activité en spectacle. Nous faisions société aussi parce que le choc migratoire, doublé ces vingt à trente dernières années d’une intégration poussive sinon en panne, n’avait pas encore déstructuré la société française pour la faire plonger dans un affrontement de communautarismes paradoxalement marqué par le discrédit porté à la notion d’identité.

Nous faisions société parce que le bien commun gardait un sens, et que la gauche, en dépit de ses défauts et de ses divisions, prenait encore en charge les intérêts des classes populaires. Nous étions alors à mille lieues de cette gauche mondaine qui s’est épanouie dans le sillage de l’élection de François Mitterrand en 1981, et plus encore après le tournant de 1983. Ce n’était pas encore le temps du divorce consommé avec les classes populaires si bien analysé par Jacques Julliard, avec le « peuple », cette notion, galvaudée, qui fait ricaner les esprits forts mais qui demeure pourtant une réalité palpable à la condition de bouger, de voyager, de s’immerger dans le « pays profond ».

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Si la laïcité et l’intégration sont vues aujourd’hui comme des surgeons du colonialisme, c’est dire que nous ne sommes jamais sortis du colonialisme. Ce schéma victimaire, cultivé chez les Indigènes de la République et leur égérie Houria Bouteldja, est entretenu par une petite partie de la gauche intellectuelle qui en a fait son fonds de commerce médiatique. Cette vision n’est pas seulement historiquement erronée, elle induit une culture de l’excuse qui, à son corps défendant, reproduit un schéma colonial selon lequel l’autre n’est pas vu comme mon égal mais comme un être diminué par la souffrance que lui infligèrent jadis mes aïeux. Aujourd’hui, la laïcité et l’intégration sont récusées au nom de l’indigénisme : nous savions depuis longtemps déjà que l’antienne du « droit à la différence » déboucherait, un jour, sur la différence des droits. Nous y sommes.

Le dévoiement idéologique d’une partie de l’antiracisme accouche donc aujourd’hui d’une régression tribale qui enferme dans une identité close et assigne à résidence, ad aeternam, du fait de la naissance : c’est là toute la rhétorique des rassemblements de « racisés », par exemple, interdits aux blancs. Cette dérive idéologique, qui rompt avec la notion d’universel, retrouve le primat de la race comme à la fin du XIXe siècle. Elle est aux antipodes du monde des Lumières.

Seize ans après la sortie des Territoires perdus de la République, quelle est la postérité et l’actualité de ce travail fondateur de description d’un réel que d’aucuns ne voulaient pas regarder en face ? La situation s’est-elle encore dégradée ou bien des enseignements ont-ils été tirés de ces travaux ? 

Si seize ans après, j’avais dû refaire aujourd’hui les Territoires perdus de la République, je les aurais intitulés les Territoires perdus de la nation. Parce que la nation est un enracinement, mais sans fermeture à la Barrès, c’est l’identité ouverte de la Révolution française qui parle en français et s’adresse aux hommes, et qui ne sépare pas les droits de l’homme des droits du citoyen, parce qu’il n’y a d’humanité que lorsque les devoirs sont accolés aux droits. La République, on l’oublie souvent, n’est qu’une forme de régime, même s’il est vrai, qu’en France, elle est portée par le souffle de 1792, de 1848, de 1870, sans oublier le rétablissement de l’été 1944. Cela posé, avoir mis sous le boisseau le mot « nation » par peur de l’identité confondue avec le nationalisme, l’exclusion et la guerre, a contribué à freiner l’intégration de millions d’étrangers arrivés depuis cinquante ans. Comment s’intégrer à une nation qui congédie sa propre histoire et s’en mortifie sans fin ? La notion d’identité nationale a été caricaturée en machine à exclure, alors qu’il s’agit d’une longue élaboration conflictuelle entamée au moins depuis la seconde moitié du XVI° siècle avec les guerres dites « de religion ». Dans ce vide, s’est glissé un émiettement identitaire vecteur de violence, une société multiculturelle (à ne pas confondre avec une société multi-ethnique) de plus en plus synonyme de société multi-conflictuelle.

Seize ans après les Territoires perdus de la République, la postérité de ce livre se résume surtout à une formule utilisée jusqu’à plus soif. Ce que nous décrivions alors, après d’autres (je pense en particulier à Christian Jelen), n’était que les premiers symptômes d’un pourrissement à venir. Et qui est advenu.

Si l’actualité nous a donné raison au-delà de ce que nous redoutions, la vraie question porte sur la responsabilité de ceux qui ont refusé de regarder ce qu’on leur montrait, qui nous ont insulté, qualifié d’ « idéologues, d’ « esprits simplistes » puisque l’intelligence, chacun le sait depuis le temps de la domination culturelle du Parti communiste français au début des années cinquante, est de leur côté.

La situation s’est-elle dégradée ? Il y a aujourd’hui en France, plus de 500 quartiers « difficiles », nommés par antiphrase « cités sensibles », ravagés par des trafics en tous genres et marqués par la progression du salafisme. Des territoires se constituent en dehors de la nation, rétifs à la loi républicaine où l’autorité de l’État tient parfois du leurre. Qui peut dire, par exemple, sans ciller, que la loi de 2010 sur l’interdiction du port du voile intégral est intégralement respectée ?

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